
Une fois traversé le grand pont de la Libertà, qui a
fait de Venise un chapelet de presqu’îles en la raccordant
plus au continent (la Terre ferme), vous voici soudain projeté
dans un autre monde, au cœur d’une civilisation
qu’on croyait engloutie. Que vous débarquiez d’un
train à la gare de Santa Lucia ou descendiez d’un bus ou
d’une voiture au Piazzale Roma, l’émotion est la
même à la découverte de cette ville à nulle
autre pareille, fascinante cité lacustre édifiée
sur des marais autrefois insalubres.
Plus de mille ans d’histoire se racontent dans les pierres de
ses centaines de palais, d’églises, de couvents et autres
scuole (institutions de charité). Protégée par sa
lagune, l’orgueilleuse Sérénissime n’a que
peu souffert des ravages du temps et des guerres. Elle se
présente à vos yeux telle que pouvaient la parcourir et
la contempler ses visiteurs sous la Renaissance, il y a cinq cents ans
! Ici, les trésors sont à ciel ouvert ! Et vous
n’avez que trois ou quatre jours devant vous pour explorer les
merveilles des six quartiers (les sestieri) qui divisent le
Centre Historique (le Centro Storico) proprement dit, et goûter
la sérénité des îles qui parsèment
la lagune alentour.
Que faire ? Réserver à l’avance une ou plusieurs
excursions où vous serez confié aux mains expertes
d’un guide connaissant sa ville et ses mystères comme sa
poche ? Ou vous lancer seul le nez au vent, en prenant le risque -
mesuré et même excitant - de se perdre dans le labyrinthe
des ruelles obscures ? Les deux solutions sont parfaitement
compatibles.
QUARTIER de SAN MARCO
Commencez donc impérativement par prendre le vaporetto de la
ligne n°1 qui remonte le Grand Canal et s’en va
jusqu’au Lido en passant devant le Palais des Doges, symbole de
la puissance vénitienne. Une mini croisière à
couper le souffle, entre deux rangées de palais de pierre et de
marbre dont les plus anciens datent du XIIIème siècle.
Posez le pied place Saint-Marc - « un salon auquel seul le
ciel est digne de servir de voûte », selon le mot de
Napoléon lors de son unique visite en 1807 - et jouissez du
spectacle. Impossible de ne pas visiter les trois perles qui vous
entourent : le Palais des princes de Venise et ses gigantesques salles
où siégeait le gouvernement, la basilique byzantine de
Saint-Marc et ses admirables mosaïques (un peu de patience pour
rentrer), le campanile d’où la vue s’étend
sur toute la ville et jusqu’aux îles lointaines. Prendre
ensuite un chocolat au Café Florian ou un spritz au Quadri
reste un must très chic, très coûteux mais pas
indispensable…
Vous êtes au cœur du quartier le plus ancien de Venise,
celui de San Marco, aux rues étroites et aux maisons
très hautes. Il est aujourd’hui celui des boutiques de
luxe où vous ne pourrez résister aux joies du shopping.
A travers les Mercerie, vous gagnerez le pont du Rialto qui fut
longtemps le seul à enjamber le Grand Canal. De là, vous
pourrez admirer l’adresse des gondoliers se frayant un chemin
entre les innombrables embarcations qui arpentent cette majestueuse
voie d’eau. Poursuivez votre visite-shopping en redescendant
vers le pont de l’Accademia. Pour une première balade,
vous n’êtes certes pas obligé de visiter en chemin
la Fenice, le « temple » de la musique vénitienne
refait à neuf il y a un an, ni le palais Grassi où le
milliardaire François Pinault a récemment
installé sa collection d’art contemporain.
QUARTIER de DORSODURO
Passé le grand pont en bois de l’Accademia (vue
exceptionnelle sur le débouché du Grand Canal), vous
voici dans le quartier de Dorsoduro, très résidentiel et
idéal pour les promenades en solitaire. Immédiatement
devant vous, l’incontournable Académie des Beaux-Arts.
S’il n’y avait qu’un musée à visiter,
ce serait bien celui-là qui réunit sur ses cimaises le
meilleur des maîtres de la peinture vénitienne. En
sortant, une bonne marche à pied vous conduira à la
formidable basilique de la Salute, puis à la Pointe de la
Douane où veille la Fortune sur son globe doré. Tout le
bassin de Saint-Marc sera à vos pieds.
Continuez votre promenade en empruntant les Zattere, le quai le plus
ensoleillé de la ville qui donne sur l’île de la
Giudecca, où vous n’aurez sans doute pas le temps de vous
rendre malgré les splendeurs de ses églises des Zitelle
et du Redentore. Bien sûr, il faudrait aussi jeter un œil
à la Fondation Guggenheim (pour les amateurs de peinture
moderne), à la Ca’Rezzzonico (le musée du
XVIIIème siècle vénitien), et prendre le temps de
flâner sur le délicieux campo Santa Margherita où
se réunissent les étudiants de l’université
toute proche. En tout cas, avant de quitter ce joli quartier, ne
manquez pas de voir le très pittoresque squero de San Trovaso,
le seul chantier de Venise où l’on fabrique encore des
gondoles.
QUARTIER de SAN POLO
Très grand et très ancien, on
s’y perd dès que l’on quitte les itinéraires
balisés. Peut-être tomberez-vous sur le quai et le pont
des Tette, ainsi nommé parce que les nombreuses dames de petite
vertu qui habitaient là se mettaient à la fenêtre
les seins nus…
Plus sérieusement, la perle de ce quartier est l’ensemble
monumental constitué par l’immense basilique franciscaine
des Frari, panthéon des gloires de la
Sérénissime, et la Scuola Grande de San Rocco où
le peintre Tintoret a donné toute la mesure de son talent dans
une cinquantaine de toiles à la vigueur pleine d’audace.
Après les nourritures spirituelles, les bons
produits de la terre et de la mer car, l’autre point fort du
quartier est le marché, au pied du pont du Rialto
côté rive gauche. Au cœur de ce qui fut autrefois
la Venise marchande, il offre au visiteur les riches étals de
fruits et légumes de l’Erberia (l’indication
Nostrani signale les produits locaux) et à la Pescheria voisine
des bancs de poissons à vous faire renoncer au bifteck
jusqu’à la fin de vos jours ! Un régal pour les
yeux sans même rien acheter.
QUARTIER de SANTA CROCE
Sans doute le plus mystérieux et le plus
difficile à comprendre. Ici, le sempre diritto (toujours tout
droit) que vous répond inévitablement tout
Vénitien quand on demande son chemin, n’est pas de mise.
Il faut être un indigène de souche pour ne pas se
retrouver perdu au fin fond de délicieuses impasses aux balcons
fleuris. On traverse Santa Croce sans vraiment s’y
arrêter. Il y a pourtant là un lieu magique : le campo
San Giacomo dell’Orio, avec sa charmante vieille église,
ses arbres, les enfants qui jouent au foot, les vieux qui se dorent
sur les bancs, des terrasses de café où l’on
paresserait la journée entière.ww
QUARTIER de CANNAREGIO
Si vous quittez la rue qui mène de la gare
au pont du Rialto, toujours affollata, c’est-à-dire
envahie par les touristes, vous partirez le cœur léger
vers la lagune nord de la ville. C’est par excellence un
quartier qui a su rester vraiment vénitien, avec ses petites
échoppes, ses modestes commerces, ses bars où
l’ombra (vin, blanc de préférence, servi au verre)
coule à flots, ses ruelles paisibles, ses larges canaux bien
exposés au sud. On est loin de la foule, on se repose des
visites exténuantes et si l’on pousse au coucher du
soleil jusqu’à la Sacca della Misericordia, on jouit de
la plus belle vue qui soit sur l’île de San Michele (le
cimetière) et celle de Murano. Le coup d’œil est le
même des Fondamente Nuove, large quai assez venté
d’où partent en un ballet incessant les bateaux pour les
îles.
Il y a aussi beaucoup de choses à voir dans
ce quartier paisible. A commencer par d’admirables
églises comme la Madonna dell’Orto et son campanile au
bulbe byzantin, celle des Miracoli, joyau à cheval sur un
canal, celle des Jésuites avec ses draperies de marbre
vert. Des palais comme la Ca’d’Oro, dont la
façade ouvragée se reflète dans le Grand Canal,
l’imposant Vendramin-Calergi, où mourut Wagner et
aujourd’hui siège du casino, le Labia,
célèbre par ses fresques de Tiepolo, et tant
d’autres…
Mais c’est sans doute la visite du fameux ghetto et de ses
synagogues qui retiendra le plus votre attention. Les Juifs s’y
entassaient dans des immeubles de sept ou huit étages, sorte de
prison à ciel ouvert dont les portes étaient
fermées de minuit à l’aube. Ils devront attendre
l’unité italienne en 1866 pour bénéficier
des mêmes droits que les autres citoyens vénitiens.
QUARTIER de CASTELLO
L’extrémité Est de Venise est
un quartier très composite. La partie proche de la place
Saint-Marc (le Pont des Soupirs marque la limite entre les deux
quartiers) est animée de la même fièvre. Tout au
long de la Riva degli Schiavoni déambule une foule compacte
venue contempler le spectacle magique du bassin de Saint-Marc, avec en
fond de tableau l’église et le couvent de San Giorgio
Maggiore (la montée au campanile vaut le déplacement).
Dense encore la foule quand on s’enfonce à
l’intérieur de la ville pour traverser le
veneziannissimo campo de Santa Maria Formosa et gagner la grande
église dominicaine de San Giovanni e Paolo -les
Vénitiens, qui aiment les raccourcis, disent San Zanipolo)-
où reposent pas moins de vingt-cinq doges dans de somptueux
tombeaux. Mais une fois quittés ces ensembles monumentaux, le
calme revient à mesure que l’on se dirige vers ce qui fit
la force et la gloire de Venise : l’Arsenal, un formidable
espace industriel capable, à la grande époque, de sortir
un navire armé chaque jour. Hélas, on ne visite
qu’une fois par an et, depuis plusieurs années, les
vaporettos ne sont plus autorisés à le traverser.
Au-delà, c’est la Venise populaire de toujours, où
le linge sèche en travers de la rue, jusqu’aux jardins
publics ordonnés par Napoléon, alors empereur des
Français mais aussi roi d’Italie, pour donner quelques
frondaisons à cette cité minérale. C’est
là aussi que, en contrepoint, se déroule la très
branchée Biennale où se rue le gratin des arts venu du
monde entier. En arrière de ces espaces verts surgit et
survit la première cathédrale de Venise, San Pietro,
avec son campanile penché et son cloître désuet.
Un lieu de méditation, parfaitement ignoré, pour songer
avec nostalgie à la grandeur et à la décadence de
la Sérénissime République de Venise.
LES ILES
A la première journée de beau temps,
il faut embarquer aux Fondamente Nuove pour visiter les trois
îles les plus remarquables de la lagune nord. Murano
d’abord, à une portée de fusil des murs de la
ville : c’est l’île des verriers qui a donné
à Venise depuis le Moyen-âge une renommée
universelle par la qualité de sa production. Aujourd’hui
encore, l’industrie du verre y est florissante et il est
toujours spectaculaire d’y visiter une fonderie.
Le vaporetto vous déposera ensuite à Burano,
l’île des pêcheurs, aux maisons multicolores
joliment posées sur le bord de paisibles canaux. Rien de plus
séduisant que ce village de carte postale où l’on
vend toujours de la dentelle, la spécialité locale qui
n’est plus guère confectionnée que par les petites
mains de Shanghai ou de Canton.
A trois coups de rame plus loin, l’austère Torcello jouit
encore temporairement d’une atmosphère de recueillement
que lui valent deux des plus vieilles églises de la lagune.
Jadis cité importante, c’est le berceau de Venise, vite
ruiné par l’essor commercial des îles du Rialto.
Les îles du sud de la lagune ont, quant à elles, encore
échappé aux flux migratoires. Mal reliées, elles
préservent un art de vivre hors du temps. Un jour ou
l’autre, tout amateur fou de Venise finit par y mettre le pied.
Et il n’est pas déçu.
Entre le nord et le sud, s’étale le cordon littoral du
Lido qui protège Venise de la mer. La grande majorité
des touristes ignorent qu’à dix minutes de motonave de la
place Saint-Marc existe cette bande ininterrompue de douze
kilomètres de sable blond. Les plages n’y ont
guère changé depuis que la mode des bains de mer y a
été lancée à la fin du XIXéme
siècle. Si, par un jour de canicule, l’envie vous prend
de fuir la touffeur du Centre Historique et de vous rafraîchir,
n’hésitez pas : la mer Adriatique est là toute
proche, et beaucoup plus propre que certains l’imaginent.
Attention : la plupart des plages sont privées et pratiquent
des prix exorbitants mais la plage publique, très accessible,
vous tend les bras. Cité balnéaire remplie de jolies
maisons, le Lido est aussi célèbre par la Mostra, le
Festival du film qui s’y déroule traditionnellement
début septembre.
ATTENTION, ACQUA ALTA !
De l’automne au printemps, Venise est victime de marées
d’une amplitude exceptionnelle qui inondent la ville. Elles sont
provoquées par l’action conjuguée de la variation
de la pression atmosphérique, de la poussée des vents
et, le plus souvent, de fortes chutes de pluie. Le niveau de
l’eau peut alors atteindre plus de un mètre et noyer
entièrement les quartiers les plus bas de la ville, notamment
la place Saint-Marc. L’eau repart aussi vite qu’elle est
venue mais provoque des dégâts considérables.
Devant l’ampleur du phénomène, les
autorités ont lancé depuis trente ans des études
pour barrer la route à cette invasion indésirable.
C’est ainsi qu’est né le projet Mose (Moïse)
désormais en construction. Il s’agit
d’édifier aux trois passes d’entrée de la
lagune de gigantesques digues mobiles qui arrêteront
momentanément les flots déchaînés.
Œuvre d’une ampleur exceptionnelle, elle nécessite
une dizaine d’années de travaux.